Au Condé, Patrick Modiano laisse ses habitués sans nom et garde leur mystère
Au Condé, bar bohème des années 60, Louki fascine des habitués sans nom véritable. Une chroniqueuse y voit une leçon d’écriture signée Patrick Modiano.
En bref
- Dans le café de la jeunesse perdue est paru en 2007 chez Gallimard.
- Alix Van Pée lui consacre sa chronique « Dans le détail » à l’occasion de la sortie de L’Éléphant.
- Le récit suit Louki, jeune femme insaisissable, à travers plusieurs narrateurs.
- La chroniqueuse compare Modiano à un photographe qui saisit Paris en pose longue.
Près de vingt ans après sa parution, un court roman de Patrick Modiano revient sur le devant de la scène radiophonique. Dans sa chronique « Dans le détail », diffusée par Radio France, Alix Van Pée s’attarde sur un passage précis de ce livre qui l’a marquée, et en tire une réflexion sur la manière dont l’écrivain construit ses personnages.
Le texte en question, Dans le café de la jeunesse perdue, a été publié en 2007 chez Gallimard. La chroniqueuse saisit l’occasion offerte par L’Éléphant, nouveau roman de celui qu’elle présente comme prix Nobel de littérature, pour remonter le fil de son œuvre. Elle précise que la lecture ne demande que trois heures, tant on avale les pages, et que l’ambiance lui rappelle une chanson de Christophe, « Un peu menteur ».
Au Condé, un repaire d’habitués sans nom
L’essentiel de l’intrigue tient dans un lieu : le Condé, un bar du 6e arrondissement de Paris où une jeunesse bohème passe des journées entières. Nous sommes dans les années 60. Jean-Michel, Tarzan, Maurice Raphaël, La Houpa : ces habitués n’existent pour le lecteur que par leurs surnoms, et chacun cultive, à des degrés variables, une fibre artistique.
Dans ce décor arrive une jeune femme. Sa trajectoire n’est jamais racontée d’un seul point de vue : plusieurs narrateurs, tous familiers du café, se relaient pour reconstituer son histoire, chacun avec les fragments qu’il possède.
C’est ce passage qu’Alix Van Pée a retenu. Louki y formule son rapport à la rupture en deux phrases :

« J’ai ressenti la même ivresse chaque fois que je coupais les ponts avec quelqu’un. Je n’étais vraiment moi-même qu’à l’instant où je m’enfuyais. »
Louki, personnage de Dans le café de la jeunesse perdue
Une galerie de fugitifs
À mesure que le roman avance, la chroniqueuse observe que tous ces personnages troubles ont tourné le dos à quelque chose. Elle en distingue plusieurs profils :
- un ancien détenu, sorti de prison ;
- un étudiant qui abandonne sa grande école ;
- d’autres encore, qui s’arrachent à une existence trop rangée.
Tant ce motif domine, Alix Van Pée remarque avec malice que le livre aurait pu s’intituler Éloge de la fuite, si ce titre n’avait pas déjà été utilisé.
Doser le mystère, une leçon d’écriture
Que saura-t-on finalement de l’héroïne ? Presque rien. L’univers reste nimbé de brume, et les figures qui le peuplent sont qualifiées de « spectres » et d’« ombres », errant du matin au soir à travers les rues de Paris.
Pour la chroniqueuse, toute la force de l’écrivain tient dans un équilibre : fournir juste ce qu’il faut d’éléments pour que le lecteur s’attache, et en retenir suffisamment pour que les personnages demeurent énigmatiques. Elle compare l’expérience de lecture à la fréquentation d’inconnus attablés dans un café, côtoyés un moment puis perdus de vue.
Elle décrit le roman comme poétique, mélancolique et mystérieux, et y voit une véritable leçon d’écriture. Son image finale emprunte au vocabulaire de la photographie : Patrick Modiano fixerait Paris à la manière d’un opérateur qui laisse l’obturateur ouvert, en pose longue, pour ne garder des passants que des traces diffuses.
Photo : Haberdoedas Photography / Pexels